ma situation

bruno dunckel


2013.08.14 - 43°56'39.98"N - 4°27'58.31"E





COLLER imprimer dessiner taguer photographier, laisser une trace, un geste conscient et répété depuis des années pour dire simplement "j’étais là, la preuve.”

J’ai toujours récolté les objets, les anodins, ceux laissés pour compte, je me suis amusé à les coller parmi d’autres pour leur offrir une nouvelle "beauté”, pour qu’ils ne s’égarent plus, mais aussi pour les posséder. Possibilité de les fixer, de les arrêter dans le temps. Finalement ces objets me ressemblent.

1993, je commence à me photographier tous les mois dans des photomatons, l’image anodine d’un objet collé, mais toujours les premiers clichés avec les yeux fermés. Je crois que ce jeu innocent de la régularité m’a conduit jusqu’ici dans un quête artistique, c’est le jeu de l’art et de l’action, certainement une prise de conscience.

Les cabines photomatons disparaissaient et le crayon s’imposait, je me dessine, les yeux fermés, d’un seul trait comme une pellicule pour ne pas perdre le fil du temps ; c’est une succession d’images banales qui s’enroule autour de ma vie, un livre de souvenirs chronologiques que je ne refermerais jamais, si je le pouvais.

La vie la mort, la rémanence, l’angoisse du vide et l’absence. Mais aussi l’ennui, cette perception pénible de la pesanteur du temps où chaque seconde semble une éternité. Cette sensation n’a rien à voir avec la réalité. Bloqué, condamné à l’attente, alourdi par l’inutilité, je me questionne sur mon rapport au monde.



Clin d’œil

Il ferme les yeux
C’est la fin du monde
Il ouvre les yeux
C’est un autre monde
Et lorsque tout fut consommé
Tout demeurait encore en place
Seul l’éclairage avait changé.

[Robert Gilbert-Lecomte,1907-1943]



Se perdre, se souvenir. Se cacher, se rassurer. Ne voit-on bien que les yeux fermés ? Voir le temps qui passe, saisir un instant comme un photographe, un témoin, c’est pour cela que je trace une ligne sur du papier, je me dessine les yeux fermés pour voir.

Et ce corps, mon corps comme prétexte et support qui devient un sujet subjectif et un objet partiel. Je gomme une partie de ce support et donne une plus grande importance au geste, vertical ; je signe en écrivant la date, horizontale, elle me suffit cette date. Je l’écrivais à l’envers à l’image d’un compte à rebours, aujourd’hui je l’écris à l’endroit, dans le sens de l’existence. Je pense à l’artiste Roman Opalka pour sa constance, à Yves le monochrome pour ses interprétations cosmologiques. En 2005 j’ai accompagné Raymond Hains dans les rues de Londres. En attendant un taxi il s’assit sur une poubelle et me dit :
- Tu sais Bruno, le plus important dans mon œuvre c’est le lieu.
J’ai compris son importance.

Alors je suis là, arpentant les coordonnées géographiques, baissant les yeux comme un enfant qui s’amuse à regarder ses pieds gesticuler. S’arrêter, respirer et lever les yeux vers le ciel pour mieux se situer, et apprécier justement cette situation. C’est efficace.

Ma démarche, cette alchimie, est une crainte qui, par un rassemblement de circonstances, devient un réconfort.


Texte de Bruno Dunckel, accompagné de Claire Barré – avril 2012



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PASTE, print, draw, graffiti, take pictures, leave a mark, years of conscious and constant effort in order to simply say, "I was there – the proof.”

I have always collected trivial and overlooked objects – I like to stick them together with other objects, to give them a new form of "beauty” so that they are no longer lost, but also in order to possess them. I want to pin them down, to fix them in time. Ultimately, these objects are like me.

1993. I start to take pictures of myself in photo booths each month; the insignificant image of a stuck-together object, the first shots always with my eyes closed. I think that it’s this innocent repetitive game that led me all the way here, an artistic quest. It’s a game of art and action, and certainly of heightened awareness.

The photo booths faded away and the pencil appeared. I draw myself, eyes closed, with one single stroke like at school, like a roll of film, to avoid losing track of time. A series of banal images coiling around my life. A a book of chronological memories that if I could, I would never shut.

Life, death, what remains, the fear of the abyss and of nothingness. But also ennui – this painful awareness of the weight of time, each second lasting an eternity. This experience has nothing to do with reality. Stuck, forced to wait, weighted down by futility, I question myself about my relationship with the world.

Blink

He closes his eyes.
It’s the end of the world. 
He opens his eyes.
It’s another world.
And while everything was used up,
It was all still in place. 
Only the lighting had changed.

[Robert Gilbert- Lecomte,1907-1943]

Lose yourself, remember yourself. Hide yourself, reassure yourself. Don’t we see, even with our eyes closed? See time passing. Snatch an instant like with a photograph. A witness. This is why I draw this line on paper: eyes closed to see, I draw myself.

And this body, my body, is a pretext and a medium which is subjective subject and part object. I erase part of this medium, in order to highlight the vertical gesture; I write the date, horizontal; this date is enough for me. I wrote it backwards like a countdown; today I write it from my position, in the direction of existence.

I’m thinking of the artist Roman Opalka for his commitment, of Yves the monochrome for his cosmological interpretations. In 2005, I accompanied Raymond Hains through the streets of London. While waiting for a taxi, he sat down on a garbage can and said to me : You know Bruno, the most important thing in my work is place.
I understand why this is important.

So there I am, striding along geographical coordinates, keeping my eyes on the ground like a child watching his feet move. Stop. Breathe. Look up to the sky to better orient yourself. Appreciate this location. It works.

My approach, this alchemy, is a fear which, by gathering up contexts, becomes reassurance.

Bruno Dunckel with Claire Barré – April 2012